I ) La contrefaçon des médicaments en France : mythe ou réalité ?

Écrit par © Filactu le . Rubrique: Sécurité des consommateurs

Le professeur Marc GENTILINI, notamment délégué général, de la Fondation Chirac pour l’accès aux médicaments et à une santé de qualité, fait référence sur le sujet, par ses multiples actions concrètes contre le trafic de faux médicaments, « un problème majeur, non seulement un scandale, mais un crime ».

Il a tenu à rendre hommage à l’action des pharmaciens, qui dès 2006 à Beyrouth ont lancé une alerte, puis à l’appel de Cotonou de Jacques Chirac le 12 octobre 2009. Et de préciser qu’en Afrique, 60 % des médicaments vétérinaires sont faux et que les pharmacies de rue tuent.

Faut-il aussi rappeler que le Pr Gentilini est aussi à l’origine — avec Yves Juillet — d’un rapport sur les médicaments falsifiés, présenté le 8 décembre 2015 et co signé par les trois Académies (médecine, pharmacie et vétérinaires) et les trois Ordres professionnels correspondants.

Pour le professeur, la situation est inquiétante, « nous vivons dans un monde de fric et un monde de faux. » Et de faire référence à la plaque apposée en hommage au dramaturge allemand Ödön von Horváth sur la façade du théâtre Marigny, dont le texte lui semble prémonitoire :

« Et les gens vont dire que dans un lointain avenir on ne saura discerner le faux et le vrai,

que le faux disparaîtra alors qu’il est au pouvoir que le vrai adviendra alors qu’il est au mouroir. »

Plaque hommage Theatre Marigny Paris

Par Erwmat — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=27786657

Pour Marc Gentilini, « les médicaments ne doivent pas s’acheter sur Internet ni dans les supermarchés, ce ne sont pas des produits comme les autres. » Il dénonce aussi toutes les initiatives législatives de dérégulation et considère comme nuisibles toutes les attaques contre les pharmacies et le circuit légal de distribution des médicaments. « Ces initiatives accroissent la suspicion à l’égard des médicaments, ce qui n’existait pas auparavant. »

Pour Isabelle ADENOT, présidente du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, la réponse est claire et sans ambiguïté : « il n’y a pas de médicaments contrefaits dans le circuit légal de distribution en France. » 

L’une des forces de notre système étant que la fourniture des médicaments se transmet de pharmacien à pharmacien. « En revanche, en Grande-Bretagne, il est beaucoup plus facile de devenir un grossiste ou un distributeur de médicaments. Des cas de médicaments contrefaits ont été constatés en Grande-Bretagne, en Finlande, en Allemagne… » 

La mise en place dans l’Union européenne, en  2019, d’une traçabilité unitaire à la boîte de sa fabrication à son point de délivrance au patient, renforcera encore l’étanchéité du circuit légal de distribution des médicaments.

En revanche, en ce qui concerne les achats de « produits de santé » sur Internet la situation est très préoccupante.  Un décès a été récemment signalé en Suisse. En France, les patients peuvent vérifier que les pharmacies en ligne sont agréées.

Ce qui n’empêche pas de constater « des dérives invraisemblables sur Internet. »

En effet, une pharmacie en ligne française légale a vu son contenu piraté par des pages orientant ses clients vers un site malveillant, hébergé en Pologne et aux Seychelles, et commercialisant de faux médicaments !

Les achats de faux médicaments sur Internet et les accidents qui en résultent sont relativement mal connus, aussi peut-être faudrait-il ouvrir un numéro vert anonyme pour recenser les cas.

Toutefois, Isabelle Adenot est actuellement beaucoup plus préoccupée par la prolifération des fausses ordonnances. Ce qui l’a conduit régulièrement, dans son officine, à refuser la délivrance de médicaments. Ce qui pourrait pousser ces patients à commander sur Internet donc à faire prospérer le trafic des faux médicaments.

Pour Nicolas MONNIER, responsable des unités de contrôle douanier du fret aérien (cargo, postal et express) de Roissy depuis 2014, l’introduction de médicaments illicites sur le territoire français est une réalité quotidienne surtout dans le fret express et postal qui sont alimentés par l’e-commerce, en forte croissance depuis 2010. Actuellement, plus de la moitié des colis saisis contiennent des produits de santé non autorisés.

Tout l’enjeu pour les douaniers, c’est de reconnaître les produits. D’où l’importance de suivre des formations et de nouer des partenariats avec les labos. Si au début les prises portaient principalement sur des médicaments érectiles et des anabolisants. Aujourd’hui, la liste des produits s’est considérablement élargie avec des antibiotiques, des antidépresseurs, des médicaments contre l’hypertension, contre le diabète…

Une situation que confirme Wilfrid ROGÉ, ancien douanier, responsable de la formation au sein de l’IRACM. Il intervient souvent sur le terrain, pour le compte de partenaires comme Interpol, Europol ou l’encore l’OCLAESP, pour former les personnels chargés des contrôles. Les formations portent sur la façon de cibler les bons containers selon leur parcours ou de reconnaître les colis selon leur provenance. 

Mais le vrai défi, surtout en matière de médicaments, est de reconnaître le vrai du faux. Dans bien des cas, les pilules sont acheminées en vrac sans emballage. Lors de la récente Opération Pangea IX, coordonnées par Interpol, les produits de santé saisis les plus abondants ont été : de faux préservatifs, de faux vaccins et de faux produits vétérinaires.

Manifestement, l’e-commerce a profondément modifié et facilité la distribution des faux médicaments; « Plus on trouve, plus on saisit et plus les quantités sont réduites. Les commandes de particuliers ne portent souvent que sur un ou deux blisters. Tandis que les saisies de containers, de plus en plus rares, permettent de remonter vers des organisations criminelles plus faciles à identifier. »

Enfin, il est très difficile et coûteux de remonter les filières. Il faut au minimum deux ans d’enquête pour savoir qui se cache derrière ces sites frauduleux. Une affaire aux Bahamas a même demandé 5 ans d’enquête avant d’appréhender les coupables.

En conclusion de cette table ronde plusieurs questions de l’assistance ont mis en évidence des risques susceptibles de contribuer au développement du marché des faux médicaments : la pratique des importations parallèles, les prix des médicaments et en particulier des nouvelles molécules, la disparité des couvertures sociales selon les pays, les ruptures d’approvisionnement de plus en plus fréquentes…

Philippe Collier

A SUIVRE

II ) La contrefaçon des médicaments en Europe : la législation est-elle adaptée ?

III ) La contrefaçon des médicaments dans le monde : une guerre mondiale ?