Interview de José Monteiro / Directeur du département des marques L’Oréal

Écrit par Philippe COLLIER - CR11 le . Rubrique: Interviews

« Nous opérons des actions tous les jours et pourtant le trafic ne cesse d’augmenter »

Contrefaçon Riposte : Comment percevez-vous l’évolution de la contrefaçon ?

LOreal_logo_fmtJosé Monteiro : Dans le secteur des cosmétiques et des parfums, nous avons constaté que la contrefaçon a plus que triplé depuis l’année 2000. Cela dit, il faut distinguer deux types de contrefaçon. La première porte atteinte à la marque en jouant sur l’imitation ou la similitude des noms et des packagings ou, pour les parfums, sur celle des fragrances. Elle est relativement bien connue et maîtrisée, dans la mesure où elle concerne des acteurs du marché qui ont pignon sur rue.

C’est un phénomène de concurrence déloyale contre lequel nous avons des moyens d’action juridique. De plus, les consommateurs qui achètent ces produits le font en connaissance de cause.

Le deuxième cas de figure est beaucoup plus sournois : la mise sur le marché de copies sauvages de qualité médiocre et, parfois dangereuses, est l’œuvre de trafiquants difficiles à identifier – les faux produits ressemblent en tous points aux authentiques – et à poursuivre, car ils laissent peu de traces. Ce type de contrefaçon porte un préjudice important aux entreprises puisque le consommateur abusé, qui croit le plus souvent acheter un produit authentique, s’en prend directement à la marque s’il est mécontent. C’est ce trafic, qui joue avec la sécurité de nos produits et menace directement notre activité, que nous traquons en priorité.

D’où viennent ces faux produits, et par quelles filières transitent-ils ?

J. M. : Les faux sont en forte augmentation depuis la montée en puissance de l’Asie dans le commerce international. 90 % d’entre eux sont fabriqués en Chine. La lutte contre ce trafic est particulièrement difficile, les acteurs sont insaisissables ; malgré des actions quotidiennes, il ne cesse d’augmenter. Le phénomène nouveau est qu’il est organisé comme le marché de la drogue, avec l’intervention de milliers de «fourmis transporteuses», notamment en Pologne et dans les autres pays d’Europe de l’Est. Autrefois, le réseau était composé de deux acteurs majeurs : l’organisateur, qui prenait à sa charge la fabrication et la distribution, et les vendeurs. Ainsi, lorsqu’on identifiait la source, le trafic s’arrêtait. Désormais, l’organisateur sous-traite la fabrication à un atelier, situé le plus souvent en Chine – la mondialisation est passée par là. C’est pourquoi, hélas, l’identification et la fermeture d’un lieu de fabrication a peu de conséquences, il est immédiatement remplacé par un autre.

Quels sont les principaux points d’entrée en Europe ?

J. M. : L’Europe est avant tout une plaque tournante et un marché de consommation de produits de contrefaçon. Nos enquêtes récentes et nos différentes actions ne nous ont pas permis d’y identifier des lieux importants de fabrication de faux parfums ou de faux cosmétiques.

Les points d’entrée des marchandises contrefaisantes sont principalement l’Italie du Nord, le port de Valence, en Espagne, et le port d’Anvers, en Belgique. Nous avons par ailleurs constaté que la distribution et le commerce des faux parfums et des faux cosmétiques, notamment en Belgique, en France et en Espagne, est de plus en plus le fait de ressortissants du Maghreb et d’autres pays africains.

Combien d’actions judiciaires avez-vous engagées en 2005 et quel budget consacrez-vous à la défense de vos marques ?

J. M. : L’Oréal est l’un des plus importants déposants de marques au monde, nous possédons un portefeuille comprenant plus de 130 000 enregistrements. Nous traitons aujourd’hui entre six et dix opérations par jour, qui portent sur des volumes de saisie très variables. En 2005, nous avons consacré un budget d’environ
3 millions de dollars à la défense de nos marques, dont 90 % aux actions de lutte contre la contrefaçon.

Qu’en est-il de vos relations avec les autorités chinoises ?

J. M. : L’attitude de la Chine est ambiguë. Le discours officiel est franchement favorable aux titulaires de marques victimes de contrefaçon, mais l’efficacité sur le terrain est minée en raison de la corruption, du caractère quasi homéopathique des sanctions prononcées par les autorités administratives et d’exigences qui nous empêchent d’engager des actions judiciaires. Un tableau décourageant, surtout quand on voit la rapidité des réactions et la sévérité des mesures lorsque le phénomène touche les marques chinoises…

Quant à la douane, elle contrôle les importations mais se désintéresse totalement des exportations. Nous n’avons jamais reçu d’alerte de la douane chinoise sur la sortie du territoire de produits de contrefaçon alors que, comme beaucoup d’autres titulaires de marques, nous avons procédé aux formalités requises.

Concernant le dédommagement, n’en rêvons pas. À ce jour, nous n’avons jamais perçu la moindre indemnité financière. Cela dit, ce n’est pas mieux en Occident : lorsque des actions concernent des bandes organisées, elles permettent rarement de percevoir des dommages et intérêts.

Propos recueillis par Philippe COLLIER