Interview d'Alexandre Menais / Directeur des affaires publiques et juridiques, Ebay France

Écrit par CR28 le . Rubrique: Interviews

CR28-Alexandre-Menais_fmt« Faire des procès à Ebay n’est pas constructif »

Contrefaçon Riposte : Les mesures prises par Ebay pour lutter contre la contrefaçon ne semblent pas tenir leurs promesses. Après Tiffany, Rolex et LVMH, cet été, L’Oréal et Hermès ont assigné Ebay en justice, et le groupe PPR menace de le faire si la situation n’évolue pas rapidement. Comment expliquez-vous une telle insatisfaction ?

Alexandre Menais : Il faut ramener les choses à une juste proportion. La présence de produits contrefaisants sur nos 38 plates-formes établies dans le monde est marginale par rapport aux 100 millions d’objets proposés en permanence et aux 6 millions de nouveaux produits qui arrivent chaque jour. Il reste que la contrefaçon et la piraterie sont des phénomènes très préoccupants et, en tant que leader mondial de l’e-commerce, il est de notre devoir de nous mobiliser pour lutter contre de tels procédés. Nous avons ainsi renforcé nos mesures de lutte anti-contrefaçon, car le succès du site a provoqué un effet de masse cristallisant certaines pratiques illicites. C’est également dans notre intérêt, car nous savons bien qu’un acheteur trompé est un acheteur perdu.

Concernant les discussions en cours avec certaines marques, nous sommes en effet actuellement en contacts réguliers avec le groupe PPR. Précision de taille concernant Hermès, ce dernier a assigné en mars dernier un utilisateur devant le tribunal de grande instance de Troyes, et non Ebay. Ebay a été appelé en garantie in solidum devant le tribunal pour prévenir l’éventuelle insolvabilité du contrefacteur. Par ailleurs, Hermès a authentifié deux sacs contrefaisants sur trois, objets du litige. Quant au groupe L’Oréal, la coopération que nous avons mise en œuvre, cet été, a été implémentée avec un résultat que l’on peut tout simplement constater sur le site, en dépit de leur récente assignation.

Faire des procès à Ebay n’est ni constructif ni la meilleure façon de mettre en place des solutions pérennes de coopération et de lutte contre les réseaux de contrefacteurs. Pour information, plus de 18 000 marques coopèrent déjà et contribuent à l’amélioration du programme de détection des contrefaçons. Quant au nombre des notifications, il est depuis plusieurs mois en baisse – preuve du bon fonctionnement de nos filtres. Notre coopération avec les autorités répressives portent également ses fruits : en six mois, Ebay France a répondu à plus de 2 700 réquisitions de justice dans le cadre de plaintes contre des utilisateurs. Un chiffre qui doit être rapporté à nos 10 millions d’utilisateurs français.

Contrefaçon Riposte : Certes, mais Ebay reste flou sur la nature des mesures préventives mises en place et ne communique aucun chiffre sur le travail réellement accompli par ses 2 000 employés affectés à la traque des fraudeurs, pas plus que sur l’évolution du nombre des contrefaçons effectivement retirées de la vente. Pouvez-vous être plus précis sur les investissements et les solutions déployées ?

Alexandre Menais : En effet, nous avons fortement investi dans des outils de filtrage et dans une lutte réactive contre la contrefaçon : ce sont chaque année des millions de dollars investis. Schématiquement, on peut dire qu’il s’agit de constituer un catalogue d’objets, de logiciels et de marques interdits. C’est un outil dynamique et paramétrable qui s’enrichit sans cesse de notre expérience du réseau et du comportement des vendeurs. Cependant, pour rester fiable et crédible, le système doit sans cesse être actualisé et gagner en intelligence. C’est pourquoi il est nécessaire que les marques coopèrent à son enrichissement. Nul ne connaît mieux les produits que ceux qui les fabriquent. Une marque peut, par exemple, indiquer que tel produit ne se fabrique plus, donner des indications de concordance, introduire des paramètres de vigilance sur les quantités ou sur certains pays. Par exemple, la Belgique est connue pour ses trafics de parfums.

Contrefaçon Riposte : Les grandes marques reprochent à Ebay des temps de réaction trop lents et le fait de leur imposer de faire le travail à votre place. Combien de temps met une alerte pour se propager à l’ensemble de vos 38 places de marché ?

Alexandre Menais : Il est vrai qu’il y a des contraintes techniques dans la traduction, la duplication et la mise à jour des filtres ; il faut plusieurs jours avant qu’ils ne soient mondialement opérationnels. Mais sur les aspects préventifs, c’est un faux procès : depuis février 2007, les ventes aux enchères sur trois jours sont interdites pour certaines catégories de produits présentant des risques manifestes de contrefaçon. En général, nous avons entre cinq et sept jours pour intervenir. Pour les marques les plus contrefaites, nous demandons au vendeur de mieux s’identifier, en vérifiant ses coordonnées bancaires – la personne pourra le cas échéant être aisément poursuivie. Plus les marques coopèrent, meilleurs sont les résultats. C’est le cas, par exemple, de Microsoft et de l’industrie pharmaceutique. Cette dernière coopère à titre préventif, car la responsabilité du fabricant pourrait être engagée en cas de manquement démontré à la sécurité du produit, ou encore au non-contrôle des marchés gris ou des importations parallèles.

Contrefaçon Riposte : Justement, ne pensez-vous pas que l’immunité dont bénéficient actuellement
les hébergeurs Internet – ou leur irresponsabilité – n’est pas tenable à long terme ?

Alexandre Menais : Nous souhaitons faire des propositions très concrètes afin de nous assurer que nous éliminons au mieux et au plus vite les produits contrefaisants sur le site. Pourquoi ne pas constituer un organisme référent sur les questions de filtrage ? Celui-ci réunirait les marques, les plates-formes
e-commerce et, pourquoi pas, les pouvoirs publics. Il serait une force de propositions pour effectuer un travail responsable et raisonné. L’ensemble des partenaires pourrait se mettre d’accord sur la mise en place d’une plate-forme de filtrage coopérative dont les performances seraient fixées d’un commun accord et qui bénéficierait à toutes les entreprises victimes de contrefaçon : de la grande entreprise de luxe à la PME régionale. Il s’agirait d’instaurer une régulation dans la mise en œuvre de ces outils afin d’éviter les entraves et les distorsions de concurrence. L’enjeu serait d’éviter les risques de discrimination dans l’accès et l’usage des outils de filtrage. Enfin, nous avons parmi nos utilisateurs des passionnés des marques et de parfaits connaisseurs de leurs gammes, nous pourrions leur donner, en coordination avec les marques de luxe, un rôle actif de support de nos équipes de détection des contrefaçons. <

Propos recueillis par Philippe Collier