Interview de Michel Roux / Directeur général d’Advestigo

Écrit par CR29 le . Rubrique: Interviews

CR29-michelroux_fmtMichel Roux / Directeur général d’Advestigo

« J’ai de bons espoirs que, en 2008, de grands programmes de maîtrise du piratage sur le P2P seront lancés, pendant que de nouveaux modes de commercialisation verront le jour »

Contrefaçon Riposte : Advestigo propose, depuis fin 2004, une technologie originale de repérage, d’identification puis éventuellement de filtrage des contenus Internet et peer-to-peer (P2P), basée sur la comparaison d’empreintes (fingerprinting audio et vidéo ; voir notre n° 3). Le rapport Brugidou-Kahn avait, dès mars 2005, évalué les possibilités et les contraintes du filtrage. Qu’en est-il aujourd’hui des possibilités réelles du filtrage ?

Michel Roux : Le mot filtrage est ambigu car il en existe de plusieurs sortes. Il faut distinguer le filtrage statique, qui consiste à trier des fichiers avant leur mise en ligne. C’est ce qu’annoncent en particulier les plates-formes de partage vidéo, dans un premier temps sur la base de l’audio, mais bientôt en analysant la vidéo, ce qui est beaucoup plus pertinent. La technologie est aujourd’hui fiable et opérationnelle, par exemple avec notre solution AdvestiGate. Il y a ensuite deux types de filtrage dynamique qui consistent à analyser en temps réel les flux sur les réseaux pour éventuellement les modérer, les rerouter ou les interrompre : le filtrage par le protocole de communication – on peut, par exemple, vouloir filtrer uniquement le protocole P2P BitTorrent –,
mais ce moyen n’est pas totalement satisfaisant car il ne fait pas la distinction entre les statuts légal ou illégal du contenu. Enfin, il y a le filtrage dynamique par le contenu, mais cette technologie n’est pas encore mûre. Le rapport gouvernemental Brugidou-Kahn préconisait de lancer des expérimentations, mais celles-ci n’ont pas eu lieu. Advestigo consacre cependant une part de sa R&D à ce sujet.

Contrefaçon Riposte : Ces solutions de filtrage sont-elles coûteuses à mettre en œuvre ?

Michel Roux : Le coût de la génération des empreintes en elle-même est extrêmement modique. Toute la question est de savoir à quel type d’usage vous voulez ensuite l’affecter. La surveillance de l’ensemble du Web et des réseaux P2P sera sans doute coûteuse, mais bien moins que celle d’un réseau routier ou autoroutier !

Contrefaçon Riposte : Globalement, le coût dépend du volume des données traitées ?

Michel Roux : Oui, ainsi que de la variété des réseaux surveillés ou filtrés. À titre indicatif, le coût d’un service permanent de surveillance du Web ou du P2P tel qu’AdvestiSearch varie chez nos clients de 1 000 euros à plusieurs dizaines de milliers d’euros par mois. La vérification d’un fichier de quelques minutes pour un site de partage est de l’ordre de 20 centimes d’euro. En revanche, le filtrage dynamique des contenus au niveau des routeurs réseaux dépendra de la solution technique adoptée. Elle sera chère si elle nécessite la mise en place de nouveaux équipements lourds ; elle sera acceptable si la solution consiste à piloter intelligemment les équipements existants. C’est ce que nous expérimentons actuellement, notamment avec Cisco.

Contrefaçon Riposte : Vous proposez des prestations de génération d’empreintes, de surveillance et de filtrage en mode ASP (Application Service Provider). Quels sont vos clients et leurs motivations ?

Michel Roux : Nos clients sont aujourd’hui essentiellement des éditeurs de contenus, les majors de la musique, comme Universal Music, qui produisent aussi des clips vidéo, des chaînes de télévision, des studios de cinéma ainsi que de nombreuses sociétés de gestion collective des droits : Sacem, SCPP, SPPF, SDRM ou encore une association comme l’Alpa… Dans le cadre de ces contrats ou à notre propre initiative, nous avons déjà accumulé les empreintes de plus d’un million et demi de minutes de contenu.

Leurs motivations sont claires. Même si l’objectif ultime est de promouvoir un nouveau mode de commercialisation en ligne, il s’agit d’abord d’éteindre au plus vite l’incendie du peer-to-peer. Les échanges illégaux représentent entre 100 et 500 fois le commerce légal, c’est donc une urgence. Les solutions techniques existent, et le coût est raisonnable, sachant que 95 % du piratage portent sur 2 % des fichiers, les titulaires de droits se fixent des priorités. Quant aux sites de partage, ils commencent à mettre en place des solutions intelligentes de reconnaissance de contenu générant un partage des revenus publicitaires, par exemple, que l’on peut qualifier de « DRM 2.0 ».

Contrefaçon Riposte : Pourquoi les opérateurs de télécommunications et les fournisseurs d’accès Internet ne sont-ils pas encore vos clients ?

Michel Roux : Ils n’ont pas à l’être aujourd’hui, le filtrage dynamique des contenus n’en étant qu’à ses prémices. Les opérateurs de télécoms, comme France Télécom, ont cependant un réel problème économique. Il faut savoir que 95 % de la bande passante terminale d’Internet sont consommés par le téléchargement P2P, alors que celui-ci n’est utilisé intensivement que par 5 % des abonnés.

Les fournisseurs d’accès, qui ont maintenant gagné la bataille du haut débit, cherchent à se différencier en proposant des services à valeur ajoutée. Ils ont donc besoin, d’une part, de récupérer de la bande passante de qualité pour offrir ces nouveaux services et, d’autre part, de passer des accords avec l’industrie de contenu. Et pour que tout cela soit viable dans de bonnes conditions, ils doivent prendre des dispositions contre la piraterie.

Contrefaçon Riposte : N’avez-vous pas le sentiment que beaucoup de temps a été perdu, pensez-vous que la situation va se débloquer ?

Michel Roux : Je pense que la situation est maintenant décantée et que la commission Olivennes aura un effet positif. J’ai de bons espoirs que, en 2008, un équilibre sera trouvé entre satisfaction du consommateur final et respect des œuvres et de leurs ayants droit au travers de programmes ambitieux de maîtrise du piratage, d’une part, et de promotion de modes de monétisation modernes, d’autre part.

La technologie du fingerprinting, contrairement au cryptage et au watermarking, est la seule envisageable sur des réseaux ouverts. Elle a de nombreux atouts : elle ne change rien au contenu ; il n’est pas nécessaire de l’utiliser au moment de la création des fichiers ; enfin, ce type de filtrage n’affecte pas l’interopérabilité. Il reste néanmoins a régler le problème juridique de la « riposte graduée ». S’il est facile de mettre en place des « radars » pour détecter les infractions sur Internet, encore faut-il une autorité incontestable pour qualifier l’importance de la sanction et ensuite la faire appliquer. <

Propos recueillis par Philippe Collier

 

Advestigo en bref :

Advestigo en bref Créé fin 2004 par deux chercheurs, Hassane Essafi et Marc-Michel Pic, du CEA-Leti, Advestigo dispose de 4 brevets et a levé 3,5 millions d’euros auprès de plusieurs fonds de capital-risque.

La société compte aujourd’hui 18 personnes, dont 8 docteurs en informatique et autant d’ingénieurs de grandes écoles. Un partenariat a été signé en 2006 avec Microsoft (programme Idees). Par ailleurs, Thomson distribue les services de surveillance P2P d’Advestigo dans le monde du cinéma et de l’audiovisuel.

Advestigo consacre plusieurs fois son chiffre d’affaires à la R&D. L’entreprise s’est vu attribuer en 2006 le grand prix IST de la Commission européenne pour ses services de surveillance du P2P. En 2007, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a sélectionné son projet de recherche Raffut (Repérage automatique de fichiers frauduleux) sur sites UGC (User Generated Content).