Célestin TAWAMBA : « L’Afrique est devenue un véritable dépotoir »

Écrit par © Filactu le . Rubrique: Interviews

CR82-CT2Interview de Célestin TAWAMBA 
Président - fondateur de la société Cinpharm (Douala - Cameroun)

Contrefaçon Riposte : Ancien étudiant de la faculté Paris-Dauphine, vous avez créé, en 2010, l’une des rares sociétés qui, en Afrique, fabrique des médicaments génériques de qualité conformes aux normes internationales. Quel est votre diagnostic sur la problématique des faux médicaments en Afrique ?

 

La situation africaine est dramatique et résulte d’un contexte spécifique. Le premier constat est celui d’une grande confusion. Le consommateur trouve aussi bien des produits médicaux homologués que non-homologués sur la plupart des marchés. Les médicaments illicites sont partout dans la rue mais auprès de certains professionnels de santé d’où un fort déficit de confiance entre le grand public et les systèmes de santé.
Ensuite, le faible pouvoir d’achat des populations et l’absence de couverture maladie font que les vrais médicaments vendus en officine sont inaccessibles.
Une situation qui pénalise le marché des fabricants honnêtes et des distributeurs de médicaments génériques.

Contrefaçon Riposte : Quels sont les facteurs qui favorisent la circulation des faux médicaments en Afrique ?

Hélas, ils sont très nombreux et de divers ordres ce qui rend le problème fort complexe. Certains tiennent à l’organisation de l’industrie pharmaceutique et de la distribution des médicaments, d’autres à la carence des États. Je peux notamment citer  :

  • L’absence d’une définition claire et harmonisée des faux médicaments. Par exemple au Burkina Faso tous les médicaments en circulation dans les circuits non officiels sont considérés comme faux ;
  • L’absence d’une définition juridique du faux médicament dans la majorité des législations en Afrique. Mis à part les dispositions en rapport avec la propriété intellectuelle (Accord de Bangui révisé) ;
  • La mondialisation qui favorise les échanges et certaines pratiques. Par exemple les courtiers en médicaments qui approvisionnent les centrales d’achat tendent à court-circuiter les producteurs locaux ;
  • La multiplicité des intermédiaires dans le processus de distribution du médicament. Il y en a au moins cinq entre le fabricant et le patient qui achète dans la rue ;
  • La vente de médicaments en ligne sur Internet qui se développe rapidement sans aucune garantie d’authenticité.

En ce qui concerne la politique des États citons :

  • La multiplication des zones franches où les échanges sont non-contrôlés ;
  • La porosité des frontières aux échanges illicites ;
  • La corruption, les conflits d’intérêts, la mauvaise gouvernance… ;
  • L’accès de plus en plus facile aux techniques sophistiquées d’impression et de fabrication ;
  • L’insuffisance voire l’absence de contrôle de qualité des médicaments en circulation ;
  • L’insuffisance des mécanismes de contrôle des importations dans de nombreux pays. A contrario, en Tunisie les importations de médicaments sont réglementées ;
  • La subsistance d’une pléthore d’ « Importateurs » de médicaments. Il y en a au moins une cinquantaine au Cameroun ;
  • Le manque d’harmonisation des cadres législatifs des différentes autorités de contrôle : santé, douane, police dont les actions ne sont pas coordonnées ;
  • L’absence de volonté politique ;
  • L‘incompétence des Autorités de réglementation pharmaceutique ;
  • Le non-respect des Lignes Directrices sur les donations de médicaments ;
  • Le manque de moyens financiers disponibles pour effectuer des saisies, des destructions et motiver les agents de la répression.

La situation est en outre aggravée par la paupérisation des populations liées au plan d’ajustement du FMI et à la dévaluation du Franc CFA, en 1994, qui a doublé le prix des importations de France.

Enfin, je dénoncerais l’amalgame fait par certains laboratoires propriétaires de brevets qui font croire que le générique est un faux médicament. Ce qui nuit fortement à leur promotion.

En conclusion, tous ces facteurs font que l’Afrique est devenue un véritable dépotoir.

Contrefaçon Riposte : Selon vous quelles seraient les solutions pour lutter contre ce fléau ?

En premier lieu, les pistes de propositions doivent réaffirmer l’autorité des États. Il existe des marges de manœuvre comme par exemple :

  • Réaffirmer leur engagement à Combattre les produits médicaux contrefaits ;
  • S’attacher à mettre à jour, élaborer, mettre en œuvre et suivre les politiques pharmaceutiques nationales ;
  • Créer des autorités nationales de réglementation pharmaceutique (ANRP) dotées d’un mandat juridique, d’une autonomie et de capacités institutionnelles appropriés ;
  • Élaborer et mettre en œuvre une stratégie viable pour les ressources humaines dans le secteur pharmaceutique ;
  • Mettre en place des systèmes d’approvisionnement fiables et mobiliser les ressources financières requises ;
  • Mettre en place des systèmes efficaces pour la conduite d’études spécifiques et la surveillance systématique du marché ;
  • Intensifier la promotion et les pratiques de bonne gouvernance, de responsabilité et de transparence ;
  • Renforcer la législation dans le sens de la sécurité de la population ;
  • Promouvoir la prescription du générique ;
  • Criminaliser le commerce illicite des médicaments, (cas notamment du Ghana) ;
  • Développer l’Industrie locale de fabrication des médicaments ;
  • Mettre en place un cadre incitatif de protection de l’industrie locale comme c’est le cas des modèles Tunisien et Algérien.

Bref, il est urgent de favoriser l'émergence de l'industrie locale de médicament en Afrique et nécessaire de criminaliser le commerce illicite des faux médicaments. 

www.cinpharm.net