Éric Przyswa : « Le débat sur la contrefaçon brille par ses amalgames, ses approximations statistiques, son discours simplificateur et surtout par un déficit d'expertise... »

Écrit par © Filactu le . Rubrique: Interviews

eprz-webDans son ouvrage intitulé « Cybercriminalité et contrefaçon » (FYP Éditions), Éric Przyswa apporte un éclairage nouveau sur la cybercriminalité que l’on cantonne généralement aux attaques informatiques et à la piraterie numérique. L’originalité de ce livre est d’aborder un sujet peu traité : celui d’établir un lien entre le virtuel et le réel, de montrer comment les usages illicites de l’Internet ont considérablement favorisé la diffusion des contrefaçons de biens physiques. Face à cette évolution (prévisible?) le regard de chercheur d’Éric Przyswa a aussi le mérite de démystifier les discours récurrents et incantatoires des lobbies. Au fil des années, ceux-ci sont devenus lassants, non-pertinents et inefficaces. Nul doute que ce livre, en apportant une meilleure analyse des faits, contribuera à faire évoluer positivement la lutte anti-contrefaçon, à commencer par la démonstration de sa nécessité et de sa légitimité.

Contrefaçon Riposte : Selon vous en quoi la propriété intellectuelle est-elle aujourd’hui remise en cause par Internet? Est-ce dans son principe, dans son étendue, dans sa définition ou dans son application? Que pensez-vous des décisions juridiques en la matière ?

Éric Przyswa : S'il est exact que certains mouvements libertaires sur le net ont une volonté réelle de s'affranchir des droits de propriété intellectuelle, d'autres acteurs progressistes, comme le chercheur Lawrence Lessig, ont une vision plus modérée et cherchent à trouver une logique de compromis car ils sont conscients des implications industrielles du réseau internet. D'une manière générale, on peut dire qu'internet remet en cause voire fragilise le concept traditionnel de propriété intellectuelle pour la contrefaçon même pour des supports physiques. À mon sens cette remise en cause touche à la fois la définition même du concept, qu'internet conduit à repenser, mais aussi son étendue de par les nombreuses failles numériques que le "réseau des réseaux" offre pour des actions illicites.

On peut regretter que des juristes ne prennent pas suffisamment en compte une adaptation du droit car internet implique une flexibilité des outils alors que l'on assiste actuellement à un durcissement répressif en particulier local pour le moins paradoxal. Mais on ne peut pas comprendre les effets déstabilisateurs d'internet et ce durcissement répressif local, sans la mondialisation qui l'accompagne : le poids majeur de la Chine, usine du monde, pose des problèmes inédits qu'internet ne fait qu'accentuer et accélérer notamment par la difficulté que peuvent avoir certaines entreprises à faire appliquer la propriété intellectuelle sur certaines zones géographiques stratégiques. Je pense que toutes ces actions répressives et onéreuses fondées sur le droit sont en grande partie à bout de souffle et les récentes décisions des juges comme dans le cas des procès eBay/l'Oréal ou eBay/LVMH tendent à privilégier des solutions de compromis qui auraient pu se mettre en place bien avant.


Contrefaçon Riposte : Dans votre ouvrage, vous reprochez aux acteurs de la lutte anti-contrefaçon de souvent tenir un discours étroit et simpliste, manichéen, « des bons contre les méchants » avec une domination des lobbies qui aboutit à des dérives. Pouvez-vous préciser votre point de vue ?

Éric Przyswa : A mon sens on ne doit pas attendre d'un lobby ou d'un syndicat professionnel qu'il tienne un discours neutre et objectif, cela dit il y a un cruel déficit de discours alternatif ou alors dans une logique idéologique assez dogmatique. Le discours parfois caricatural des syndicats professionnels sera de moins en moins efficace avec les nouvelles générations, c'est une rhétorique censée défendre nos intérêts nationaux qui me paraît d'ailleurs de plus en plus schizophrène quand on connaît la difficulté à savoir "où et selon quelles filières de production" est fabriqué un produit supposé Made in France.

Quant à la dramatisation de l'implication des organisations criminelles dans la contrefaçon elle ne me parait trop souvent un outil mobilisateur qui évite les adaptations stratégiques nécessaires. Il serait temps que de nombreux acteurs industriels changent de stratégie et évitent d'externaliser sur le consommateur leur déficit d'anticipation ou de prendre pour alibi les droits de propriété intellectuelle sur des défis géopolitiques voire sécuritaires.

Le débat sur la contrefaçon brille par ses amalgames, ses approximations statistiques, son discours simplificateur et surtout par un déficit d'expertise... il existe une sorte d'impasse scientifique pour savoir avec rigueur quels acteurs subissent un préjudice lié à la contrefaçon et suivant quels critères. Parmi les recommandations pratiques que je donne il faudrait donc déjà s'entendre sur le phénomène en tant que tel et j'aurais tendance à ne plus vouloir utiliser le terme de "contrefaçon" car les enjeux se posent moins en termes de vrais ou de faux produits mais de maîtrise des flux (flux de production, flux de consommation, flux d'information...). Les citoyens et les politiques restent assez mal informés sur un phénomène complexe mais la communication anxiogène et la juridiciation semblent loin de ralentir. Une lutte plus efficace passera par la mise en place d'équipes véritablement transversales qui remettront en cause certaines "rentes" notamment pour les bienheureux avocats d'affaires. Internet est un réseau complexe à intégrer pour un industriel et il est désormais devenu incontournable de le prendre en compte dans toutes les décisions stratégiques et non comme un simple vecteur de communication ou d’e-commerce.


Contrefaçon Riposte : Comment voyez-vous l’avenir de la lutte anti-contrefaçon en particulier pour les contrefaçons dangereuses. Ne pensez-vous pas que la problématique de la contrefaçon s’inscrit désormais dans le thème plus large de gestion des risques (non-qualité, non-conformité) ?

Éric Przyswa : La lutte anti-contrefaçon s'apparente à une usine à gaz au style baroque dont il s'avère périlleux de construire la cartographie : la nébuleuse d'organisations nationales et internationales renvoie à l'observateur extérieur une curieuse impression où le lobbying semble désormais dominer sur la lutte anti-contrefaçon stricto sensu. Avec l'apparition des pays émergents sur la scène internationale cette dimension lobbying s'est probablement accentuée. Comme je l'ai indiqué je pense que les outils juridiques sont également trop privilégiés. La contrefaçon sur internet doit avant tout se décrypter en termes de risques et donc aussi d'opportunité car le web est par définition un outil coopératif : aux industriels occidentaux de jouer des interactions " réel-virtuel" pour éviter de subir des préjudices pour leurs marques et produits. De nombreux scénarios existent mais pour cela il faudrait mieux comprendre l'outil internet et ses atouts et sans doute s'entourer de jeunes informaticiens au fait des dernières évolutions qui aideraient à une meilleure anticipation. Il serait aussi positif que les industriels qui subissent un préjudice de contrefaçon soient à leur tour clairement évalués en fonction de leur prise de risque (risque industriel, risque de sécurité...). Les pouvoirs publics me semblent loin d'avoir intégré les véritables défis et restent trop figés sur des schémas archaïques. En résumé la solution passe donc surtout par une révolution culturelle que les industriels doivent intégrer en amont en mobilisant de nouvelles expertises et moins par des actions répressives, certes parfois nécessaires, mais souvent tardives et de moins en moins efficaces.

 

Éric Przyswa conduit des activités de décryptage des risques contemporains à la fois comme chercheur et consultant en animant le site risk05 (http://www.risk-05.com). Il effectue par ailleurs des travaux de recherche en sciences sociales sein du CRC-Mines ParisTech. Formation : Université Paris-Dauphine, Sciences Po.