Jacques Attali : « L’usage des technologies de traçabilité est un enjeu de société majeur »

Écrit par CR44 le . Rubrique: Interviews

> Assises de la traçabilité 2009

attali_fmtJacques Attali, accueilli par Yves Peurière, président du Pôle Traçabilité et Alain Maurice, maire de Valence, a développé, à l’occasion de la conférence plénière des Assises de la Traçabilité 2009, sa vision des enjeux stratégiques, technologiques et sociétaux de la traçabilité. Débat.

Auteur de près de 50 ouvrages, Jacques Attali, s’est souvent exprimé sur les risques d’une dérive des outils de traçabilité, notamment dans « Une brève histoire de l’avenir* », en annonçant une société de l’hypersurveillance. D’emblée, il a incité les professionnels de la traçabilité à ne pas éluder les questions qui dérangent mais au contraire à prendre les devants afin de mettre le débat sur la place publique. Car il s’agit d’un sujet important mais aussi ambivalent, voir très dangereux. Dire que l’on participe aux Assises de la traçabilité c’est très bien, mais intituler la manifestation les Assises de la surveillance serait perçu comme très négatif.

C’est pourquoi le développement de ces technologies, à bien des égards indispensables, doit se faire dans la transparence. Une condition nécessaire pour éviter les rejets injustifiés tout en permettant à chacun de se déterminer en connaissance de cause. Dans tous les cas, « l’avenir des professionnels de la traçabilité est enviable car vous êtes sur un secteur porteur dont les enjeux sont extraordinaires aussi bien termes économiques, que politiques et éthiques, » a-t-il déclaré.


> Crises = défaillance de la traçabilité

Le sujet de la traçabilité n’est pas nouveau, voire très ancien. « Aujourd’hui il prend une importance nouvelle du fait que nous entrons dans l’univers de la globalisation qui a une forte propension à multiplier les risques du faux et à nous mettre en présence de produits toxiques et dangereux pour la santé publique. Les crises de la vache folle comme celles des subprimes et des dérives de la titrisation générale relèvent toutes d’une perte de confiance dans les systèmes sanitaire et financier de traçabilité.»

Le problème de la globalisation du marché est qu’il ne s’accompagne pas d’une globalisation de l’état de droit. Ce qui entraîne une multiplication d’activités criminelles ou a-légales préjudiciables au commerce et dont les pirates Somaliens sont aujourd’hui l’ultime expression.

Pour Jacques Attali, il ne fait aucun doute que la traçabilité représente un marché considérable et nécessaire pour protéger les marques et garantir la qualité dans deux secteurs clés, celui de la santé et celui de l’alimentaire. Tracer les produits est aussi une nécessité pour en optimiser la distribution et faire des économies d’énergie. Le développement durable a tout à gagner d’une meilleure traçabilité de la vie des produits depuis leur production, jusqu’à leur maintenance et leur recyclage.

> Risque majeur

Mais, Jacques Attali, voit derrière cette évolution « une tendance lourde » qui fait que les technologies de suivi des objets vont être de plus en plus utilisées pour tracer les comportements et les personnes. Il y a là un risque majeur pour la liberté individuelle qui est pourtant « un idéal social respectable ».

Mais la liberté individuelle a aussi pour conséquence « que l’on puisse changer d’avis,» donc une réversibilité et une forme de précarité. En somme un droit qui se traduit par « une déloyauté générale » et fait que « le contrat lui-même devient précaire. » Face à cette précarité généralisée de la société, Jacques Attali voit trois types de réaction « pour accepter de vivre » : d’une part, un refus de toutes les formes de totalitarisme avec un rejet des décisions autoritaires imposées d’en haut et non concertées ; ensuite une fuite vers la distraction et la civilisation des loisirs ; enfin, une demande croissante pour plus de sécurité (en particulier pour les plus démunis) et ceci au bénéfice des sociétés d’assurance.

> Hypersurveillance ou confiance ?

Le développement de la précarité entraîne une demande croissante de sécurité. Les compagnies d’assurance vont donc proposer des contrats personnalisés dont le prix dépendra de la situation ou du comportement de chacun. On paiera plus ou moins selon son état de santé, son poids, sa consommation d’alcool, sa façon de conduire... Ainsi on passera progressivement d’une sécurité des biens, vers une sécurité des personnes. C’est ainsi que les technologies de traçabilité comme la RFID ou les nanotechnologies peuvent engendrer une société du cauchemar et de l’hypersurveillance.

En revanche, la clé de la survie d’une société est d’évoluer vers une société de la confiance et de l’intelligence. La crise actuelle est, pour Jacques Attali, la manifestation d’une perte de confiance. Toute la question est de savoir comment articuler le besoin de traçabilité, source de sécurité, avec une société globale de la confiance et non de la surveillance globale. Il faut à la fois de solides protections juridiques contre la corruption des vérificateurs et poser des principes solides sur la protection de la vie privée. Il faudrait même garantir un droit à l’anonymat, à être débranché, à ne plus être traçable, quand on le souhaite. Ce qui est insupportable à beaucoup, même dans un état de droit. Ainsi, en particulier, l’usage croissant du téléphone mobile dans les opérations bancaires ne permettrait plus d’envisager le risque d’avoir des transactions anonymes. <

Ph.C.

 

À propos de la musique, Jacques Attali s’est exprimé contre la loi Hadopi, « qui est révélatrice de l’ambiguïté entre tracer les objets (les fichiers) et tracer les personnes (les téléchargeurs). » Pour lui, le terme de pirate est inapproprié car il ne s’agit pas d’un acte de piratage mais d’un don de ce que l’on possède. Il s’est exprimé en faveur de la licence globale et d’une répartition basée sur une comptabilité précise à partir du tatouage des œuvres.

* Éditions Fayard - fin 2006