Interview d'Eric Provent / Directeur commercial Marc Rozier SA (Lyon)

Écrit par CR02 le . Rubrique: Interviews

Marc-Rozier_fmt« L’année 2005 marquera un tournant »

Contrefaçon riposte : votre société familiale est spécialisée dans l’édition et la fabrication de foulards en soie depuis 1890. Elle a été victime de contrefaçons. Lorsque vous avez découvert dans un magasin du Sentier la copie conforme d’un de vos modèles, qu’avez-vous ressenti ?

Eric Provent : C’est un choc terrible. Vous n’en revenez pas. Je l’ai ressenti comme un viol. Il faut dire que cela vient s’ajouter à la concurrence déloyale que nous subissons depuis des années de la part de la Chine. Toute la profession du textile est fortement déstabilisée et sinistrée. Aujourd’hui, il n’y a plus de prix, les donneurs d’ordres sont complètement désorientés. La stratégie chinoise consiste à casser les prix pour mettre en difficulté nos entreprises. D’ici une dizaine d’années, ils prendront le contrôle de la quasi totalité du textile mondial. Après la dernière guerre, il y avait à Lyon 67 maisons de textile spécialisées dans le foulard de soie et le tissu, aujourd’hui il n’en reste que trois ou quatre. De même, l’année dernière à Côme, en Italie, 40 unités de production ont déposé le bilan. C’est un véritable jeu de massacre.

Comment en est-on arrivé là ? Comme toujours en France on ne se pose des questions que lorsqu’il est trop tard. Comment se fait-il que les Chinois aient pu racheter tous les grossistes des quartiers du Temple et du Sentier à Paris. D’où vient l’argent ?

Sur les 1,3 milliard de Chinois, il y en a 60 millions qui vivent comme nous et 5 millions qui sont extrêmement riches. Pour ceux-ci, la prochaine étape, imminente, va consister à racheter nos plus grandes marques. Déjà le rachat de Marionnaud Parfum par le milliardaire de Hong Kong, Li Ka-shing, donne une idée de ce qui va se passer. Ce rachat, lui donne accès à toutes les statistiques de ventes des grands parfums mondiaux. Il pourra ainsi s’approprier plus facilement tel ou tel groupe en difficulté.

Contrefaçon riposte : comment avez-vous réagi face au constat de contrefaçon ?

Eric Provent : Tout d’abord, il faut beaucoup de courage et d’énergie pour contacter un avocat spécialisé puis monter le dossier et engager la procédure. En l’occurrence, notre avocate Maître Champagner Katz s’est fortement impliquée. Nous venons d’ailleurs de gagner un premier procès avec une condamnation de 230 000 euros. Un second procès se tiendra début mars pour la copie d’un autre dessin.

Contrefaçon riposte : votre confiance dans la Justice ou la propriété industrielle a-t-elle été entamée par cette affaire ?

Eric Provent : Non au contraire, les industriels doivent protéger leur créativité et leur propriété intellectuelle. Certes d’autres pays en Europe sont plus efficaces que nous. Il faut sans doute simplifier et accélérer les procédures. Dans l’ensemble, je souhaiterais que les tribunaux agissent avec plus de sévérité. Sinon, nous n’avons plus qu’à mettre la clef sous la porte. C’est un peu comme sur la route, s’il n’y a pas de sanction, chacun se conduit n’importe comment.

Contrefaçon riposte : que pensez-vous de la politique anti-contrefaçon de la France ?

Eric Provent : Je déplore que celle-ci ait été longue à se mettre en place. Nous avons perdu beaucoup trop de temps. Il n’est pas normal d’avoir en France 10 % de chômeurs pour 25 millions de travailleurs. Depuis l’année dernière les discours des ministres prennent le problème à bras le corps. Et c’est une bonne chose que les textes soient plus répressifs, mais il faut maintenant les appliquer. L’industrie du luxe a montré l’exemple. C’est maintenant aux marques intermédiaires de réagir. Je crois qu’à cet égard que l’année 2005 marquera un tournant. Trop c’est trop.<

Propos recueillis par Philippe Collier