Laguiole veut reconquérir sa marque

Écrit par Philippe COLLIER le . Rubrique: Editorial

Statue_fmtAprès une longue période d’interruption, la renaissance de l’activité coutelière à Laguiole, au milieu des années 80, a redonné vie et confiance à ce paisible village de l’Aveyron. Aujourd’hui, la qualité et la notoriété de sa production de couteaux sont telles, que les visiteurs se pressent pour les choisir et visiter ses ateliers. Avec une capacité d’accueil de 1 200 places, le village compte autant de tables de restaurant que d’habitants-! Tout irait pour le mieux, si la notoriété croissante des Laguioles n’avait attiré les convoitises et engendré une prolifération considérable de « faux Laguiole ».

Une pollution visible jusque dans certains magasins locaux. «-Aujourd’hui, il faut savoir que 70 % des couteaux Laguioles vendus en France sont des produits parasitaires de mauvaise qualité fabriqués en Chine et au Pakistan. Une montée en charge qui n’a fait que s’accentuer ces10 dernières années-» constate avec amertume Honoré Durand, le fondateur de la Coutellerie de Laguiole.

> une image de marque non protégée

Des articles exotiques qui cependant ne tombent pas du ciel. Ils sont pour la plupart commandités par des hommes d’affaires français, qui exploitent le filon. Ceux-ci bien au fait des opportunités de la mondialisation, les importent et les distribuent par conteneurs entiers.

Toujours est-il, qu’après une longue période d’incrédulité et de mésentente, les cinq producteurs locaux*, (dont le chiffre d’affaires cumulé à la production est de l’ordre de 150 millions d’euros), viennent de constituer une interprofession pour défendre leurs intérêts et promouvoir une appellation d’origine. À ce titre, le cas des couteaux de Laguiole est exemplaire de la volonté d’un artisanat local de préserver son savoir-faire et de reconquérir sa marque, son authenticité.

Une situation qui en France n’est pas exceptionnelle. D’autres produits locaux, comme le savon de Marseille, la porcelaine de Limoges, les parapluies d’Aurillac ou encore la dentelle du Puy seraient aussi victimes de préjudices identiques. Ce qui au total, représente un manque à gagner et une quantité d’emplois perdus non négligeable.

Le problème Laguiole est juridiquement complexe, car en toute rigueur, on ne peut pas parler de contrefaçon. Les anciens n’ont jamais pensé à protéger leur création. Les couteaux ne bénéficient donc d’aucune protection en matière de propriété industrielle : pas de brevet, ni de modèle déposé, ni de marque collective enregistrée. La marque Laguiole a même été déposée par un homme d’affaire parisien et ce dans toutes les classes (sauf la 8, celle des couteaux qui lui a été refusée par l’INPI) ce qui lui permet de fabriquer et d’exporter, en toute légalité, des cravates, des stylos ou encore des briquets au nom de Laguiole. De même, certains sites Internet proposeraient à la vente des couteaux fabriqués hors de France. Ce qui exaspère les habitants du village, dont le nom est galvaudé, exploité, pillé, détourné, sans aucune retombée économique locale. De plus, ces productions médiocres décrédibilisent l’image de qualité des vrais Laguiole. Les producteurs locaux reçoivent même de plus en plus de courriers de consommateurs qui écrivent pour se plaindre. Un comble ! <

Par Philippe Collier / Rédacteur en chef

* Coutellerie du Barry, Maison du Laguiole, Forge de Laguiole, La Coutellerie de Laguiole, Laguiole Tradition.