Les vertus du monopole contre les faux médicaments

Écrit par CR01 le . Rubrique: Acteurs

Le strict encadrement du circuit pharmaceutique et la compétence des 70 000 pharmaciens nationaux sont un rempart efficace contre les trafics. Un modèle que certains pourtant voudraient affaiblir. Explication.

Comme l’explique Philippe Duneton, de la mission Europe et international sur le médicament du ministère de la Santé et de la protection sociale, jusqu’à présent du moins, « en France et en Europe le circuit pharmaceutique (de la production à la distribution) est organisé pour s’assurer des bonnes pratiques, de la traçabilité (lots par lots) jusqu’à la délivrance des
médicaments au patient. Ce circuit pharmaceutique (fabricants, grossistes/répartiteurs, pharmaciens) est contrôlé par les autorités de santé (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps),Inspection régionale de la Pharmacie). Il permet de garantir l’efficacité, la sécurité et la qualité des médicaments utilisés. Il constitue de fait un dispositif de prévention du risque de contrefaçon des médicaments et qui n’a pas d’équivalent dans les autres domaines de la consommation. »

Conséquence, la France et l’Europe (des 15) ne sont eux pratiquement pas touchés par la contrefaçon de médicaments alors que le phénomène s’étend de façon inquiétante à travers le monde. Une garantie de sécurité, qui en France, résulte de l’encadrement strict du monopole conféré à l’Ordre national des pharmaciens sur la distribution des médicaments.

Toutes les commandes et livraisons de médicaments sont sous la responsabilité des 70 000 pharmaciens nationaux. Lorsqu’une clinique, par exemple, effectue une commande celle-ci émane obligatoirement d’un pharmacien et sera traitée par un pharmacien. Enfin, le grossiste vérifie qu’à l’adresse de livraison, un pharmacien inscrit à l’Ordre est bien employé. C’est pourquoi, jusqu’à présent en France, le seul fait d’envisager la possibilité d’une introduction accidentelle était considérée comme un crime de lèse-majesté.

> La contagion peut gagner l’Europe

Pourtant, dans ce concert de louanges, le récent colloque international sur "Les contrefaçons de médicaments", organisé à Paris, par l’Ordre national des pharmaciens a marqué un tournant important avec la reconnaissance officielle d’un risque potentiel non négligeable. On pense tout d’abord à la possibilité de commander des médicaments d’origines douteuses sur Internet. Mais si ce risque est bien réel aux Etat-Unis (où n’importe qui peut se lancer dans la distribution de médicaments), fort heureusement les européens n’ont aucune raison d’adhérer à ce type de distribution pour l’achat de médicaments de prescription. En revanche, le problème se pose pour les produits dits de confort, notamment pour les sportifs, non remboursés par l’assurance maladie.

En Europe, la principale source d’inquiètude concerne les «importations parallèles» qui résultent des différences de prix entre les pays. Lorsqu’un médicament est vendu moins cher dans un pays, il peut être importé dans un autre et reconditionné avant d’être remis sur le marché. La multiplication des intervenants et l’absence de contrôle intracommunautaire (en vertu de la libre circulation des marchandises) font craindre une fragilisation de la chaîne de distribution et par conséquent la possibilité d’une introduction malveillante de faux médicaments. Ce risque serait aggravé par l’entrée dans l’Union européenne des pays d’Europe Centrale et Orientale proches de l’Ukraine et de la Russie.

La vigilance est d’autant plus nécessaire que la fabrication de faux médicaments demande peu d’investissement et s’avère très rentable pour les mafias. Un trafic d’autant plus inquiétant qu’il est difficile à détecter par les douanes tant les copies d’emballages sont parfaites.

> Les limites du libéralisme

Les laboratoires seraient aussi en partie responsables explique Jean Parrot, le président de l’Ordre national des pharmaciens et de la Conférence internationale des ordres de pharmaciens francophones (CIOPF) : «-Ils ont commencé par délocaliser la chimie lourde dans les pays à bas coût de main-d’œuvre, où les chimistes locaux ont fait de rapides progrès. Au point qu’on a pu leur confier la fabrication des " prodrogues ", les intermédiaires précurseurs des principes actifs. Puis enfin la synthèse finale de ces principes actifs eux-mêmes. » C’est ainsi qu’en Inde, en Chine et au Nigeria sont apparus des sous-traitants capables de fabriquer des pseudo-médicaments à très bas prix. (1)

L’évolution de la situation européenne est d’autant plus critique que tout le monde ne partage pas les vertus du monopole des pharmaciens. Certains libéraux souhaiteraient le réduire sinon le faire disparaître pour accroître la concurrence et multiplier les points de vente. L’Ordre national des pharmaciens s’est récemment élevé contre le rapport Camdessus qui envisage de sortir du monopole les médicaments non soumis à prescription obligatoire avec l’objectif d’ « une distribution plus large accompagnée d’une diminution des prix ». (2)

L’exemple du Liban où la distribution des médicaments a été brutalement libéralisée mérite réflexion. Il en a résulté une guerre des prix qui a incité certains commerçants, pour préserver leurs marges, à s’approvisionner sur les marchés parallèles. D’où la présence au Liban d’une forte proportion de faux médicaments en provenance d’Irak ou du Pakistan. <

Philippe Collier

(1) article de Fabien Gruhier Le Nouvel Observateur N°2087 du 4/11/2004.

(2) Les nouvelles pharmaceutiques N° 285 du 29/10/2004.

 

> Chiffres
La contrefaçon de médicaments :

10 % du marché mondial des médicaments, c’est la part de la contrefaçon selon l’Organisation Mondiale de la Santé.

320 Mds $ c’est le montant total (en milliards de dollars) du marché des médicaments dans le monde

60% des contrefaçons de médicaments concernent les pays en développement et 40 % les pays industrialisés.

1 300-laboratoires ou officines préparant de faux médicaments ont été fermés en Chine en 2002.

65 % des antipaludéens circulant au Cameroun et dans six autres pays africains sont contrefaisants selon une étude de l’OMS de novembre 2003

350 000 sites Internet vendent ou renvoient vers des sites qui proposent des versions illégales du Viagra, selon le laboratoire Pfiser dont les ventes de pillules bleues se sont contractées de 7 % sur un an.